Dimension Yggdrasill : La prophécie
Voici le premier chapitre de Dimension Yggdrasill : Ull

La prophétie
La nef se posa sans un son au centre de la cour d’honneur. Seul un léger souffle souleva un peu de poussière des dalles de marbre. La garde sacrée s’ébranla. Les Ases étaient pourvus de leurs plus beaux atours. Les casques ornés de longues plumes blanches, les galons et les ceintures dorées étincelaient sur les uniformes bleu électrique. Deux files parfaitement rectilignes s’immobilisèrent entre le vaisseau et le seuil d’un escalier monumental. Au-delà s’érigeait le Palais de Gladsheim.
Onze chimères, à la fois anthropomorphes et animaux aquatiques, défendaient l’entrée de l’édifice. Colorées de feuilles d’or, d’argent et des teintes les plus éclatantes, les statues imitaient à la perfection de véritables ondins vivants. Onze piliers monumentaux soutenaient un fronton habité par deux créatures aussi dissemblables que peuvent l’être le jour et la nuit. Sur la droite, un animal à l’aspect doux et paisible, une vache ronde et grasse, couchée sur un tapis d’herbe. Tout en léchant un bloc de glace d’où émergeaient de petites créatures à forme humaine, elle observait d’un regard maternel ces êtres ramper vers son pis pour s’y nourrir avec délectation. Sur la gauche, un être monstrueux et épouvantable, un ver gigantesque et répugnant, enroulé sur lui-même, le corps couvert d'écailles, la tête immonde dardée d’épines, les yeux malveillants et ardents comme des braises. Sa gueule ouverte sur une mâchoire effilée comme un rasoir dévorait les homoncules. Au-delà s’étendait le Palais, bâtisse immense surplombée par un dôme, presque aussi scintillant que le soleil, dont le sommet s’élevait jusqu’au ciel.
Le Palais de Gladsheim n’était que le point central d’un ensemble architectural bien plus complexe. Derrière s’étendaient les vastes quartiers personnels du maître des lieux, des centaines de pièces : des chambres, des salons, des jardins intérieurs foisonnants. Une première ligne de muraille ceinturait le tout. Au-delà se trouvaient plusieurs dizaines de pavillons luxueux, les résidences des plus hauts dignitaires Ases. Une deuxième ligne de murailles bien plus imposante que la première constituait une véritable fortification. Cachés, mais bien présents, des centaines d’armes lourdes, de projecteurs de rayons et de boucliers, des dizaines de milliers de soldats parmi les plus entraînés protégeaient la cité divine. Une ville tentaculaire, entièrement dédiée au service, de près ou de loin, au Palais de Gladsheim, couvrait presque entièrement le reste de l’unique continent de la planète.
Perché sur un disque volant, Andhrimnir quitta l’intérieur du Palais et fila vers le vaisseau nouvellement arrivé. Il se sentait un peu trop à l’étroit dans son pourpoint d'apparat qui comprimait son torse et son ventre rebondi. Il abusait de la bonne chère, c’était impossible à éviter vu sa place dans la hiérarchie divine. Il était le cuisinier des dieux et, par extension, le Dieu de la Cuisine. Mais il avait d’autres prérogatives dont celui d’intendant et de maître du protocole. Il le maîtrisait parfaitement et il le faisait appliquer depuis des siècles. Cependant, le visiteur vers qui il se dirigeait était particulier, exceptionnel même. Les règles ne semblaient pas devoir s’appliquer à lui. Andhrimnir en était fortement indisposé.
Il arriva devant la nef et se demanda pourquoi il avait été autorisé à se poser ici, dans la cour d’honneur. Jamais au cours des âges cela ne s’était produit. Toujours, les visiteurs venant d’autres mondes laissaient leurs vaisseaux au spatioport puis étaient transportés jusqu’au pied du palais par voie terrestre. Une procédure de sécurité qui était aussi et avant tout un signe de déférence et d’humilité envers leurs occupants. Quelle importance devait avoir ces gens, se demandait Andhrimnir.
Le vaisseau avait une forme très épurée, presque celle d’un œuf, juste un peu plus oblongue. Aucun artefact ne dépassait de la coque opaline et lisse. Pas de sas, pas d’antenne, pas de mécanisme de propulsion, pas de cockpit, rien de visible. Il flottait à quelques centimètres du sol, immobile et silencieux.
Après quelques instants d’attente, Andhrimnir vit apparaître une mince ligne sur la surface de la coque. Elle dessina un rectangle qui se détacha et évolua en passerelle, entre le vaisseau et le sol. Dans l’ouverture qui s’était créée scintillait une lumière aveuglante où se découpait une forme floue. Celle-ci s’avança quelques mètres avant qu’Andhrimnir ne puisse la discerner distinctement. Une unique personne se tenait devant lui. Sans qu’aucun détail particulier ne permette d’en être sûr, Andhrimnir savait qu’il s’agissait d’un être féminin. Elle avait un corps gracile qui dégageait une forme de douceur, de fragilité aussi. Sa taille était moins élevée que celle qu’Andhrimnir et il put l’observer des pieds à la tête. Tout son corps était recouvert d’une longue robe immaculée, sa taille serrée dans une cordelette dorée nouée de trois nœuds. Son visage était masqué par un couvre-chef qu’Andhrimnir trouva un peu inquiétant. Il s’agissait d’un casque fait de matière osseuse. Du sommet plat dépassaient trois longues cornes pointant vers l’horizon, formant un triangle parfait, une à l’arrière, une à gauche, une à droite. Entre chaque paire de cornes pendait un léger voile. Derrière chaque voile, quoi ? Un bref instant Andhrimnir crut discerner un visage. Aucun autre signe distinctif n’apparaissait sur ses vêtements, ni symbole, ni glyphe.
Elle s’arrêta et dit :
— Je me nomme Gullweig, représentante du Royaume des Normes. Je réponds à l’invitation du Maître des Ases et viens lui rendre visite au cœur de son royaume.
— Bienvenue au Palais de Gladsheim, Gullweig. Je suis Andhrimnir. Viens avec moi, je vais te mener à lui.
Gullweig monta sur la plateforme qui s’ébranla en direction du palais. Avant même d’entrer dans le bâtiment, elle prononça quelques mots qui semèrent le trouble chez Andhrimnir.
— Oh vous, Svol, Gunnthra, Fiorm, Fimbulthul, Slidr, Hrid, Sylg, Ylg, Vid, Leiptr, Gioll, – elle semblait s’adresser aux onze ondins – songez que vous n’êtes pour eux que des créatures mortelles. N’ont-ils pas un peu de respect et d’humilité ? Et toi Ymir ? Croient-ils t’avoir tué ?
La plateforme prit de la vitesse et ils entrèrent. La visiteuse contempla au passage le hall imposant. Toute la surface du plafond et des murs étaient dédiée à la glorification des dieux. Des fresques racontaient les conquêtes, les batailles, les plus hauts faits de l’histoire divine. Des milliers d’années d’histoire s’offraient aux yeux des observateurs. S’il n’avait fallu que six mois pour construire le Palais, des années étaient nécessaires pour découvrir en intégralité ce que son hall racontait. Gullweig n’eut qu’un aperçu de quelques secondes, mais ce lui fut suffisant pour se faire une idée des richesses qui s’étalaient avec inconvenance devant elle. Chaque élément était décoré de joyaux, d’or et de platine. Les plus belles pierres précieuses de tout l’univers rassemblées ici comme de simples points de peinture d’une fresque incommensurable.
— Que d’orgueil, soupira Gullweig, quel gâchis !
Le trajet n’était pas fini. Ils débouchèrent dans la salle principale du Palais et ils se posèrent. Elle était assez vaste pour renfermer une ville, un continent, une planète. Elle renfermait l’univers entier. Au-dessus du sol flottait une représentation d’Yggdrasill. Le grand arbre cosmique. L’arbre primordial qui soutient les planètes et les étoiles. À partir de ses trois racines, au centre, s’étendaient ses branches dans toutes les directions, presque jusqu’au sol, presque jusqu’au sommet du dôme. L’arbre effectuait une lente révolution, si bien que tous les côtés se révélaient aux observateurs. On pouvait y distinguer les dix territoires : Muspelheim le territoire de lumière, Niflheim le territoire de l’obscurité, Normheim d’où provenait Gullweig, Helheim le royaume des sombres Hraesvelg, Mannaheim, Dvergarheim, Jotunheim, Alfaheim, Vanaheim et enfin Asgaard. L’arbre étincelait, comme étincelaient toutes les étoiles de l’espace. C’était plus qu’une représentation symbolique, c’était une carte parfaite de l’univers, la représentation exacte des liens entre les astres et des routes spatiales qui permettaient d’y voyager. Tout voyageur de l’espace en possédait une copie informatique. Ici, la grandeur résidait dans son aspect physique et matériel. C’était une réalisation faite par les mains des artistes Alfas et artisans Dvergar les plus experts et les plus habiles.
Au centre de la salle, dans une vasque creusée dans la pierre à même le sol, brûlait un feu aux flammes bleutées. Autour du foyer, une douzaine de personnes étaient attablées à une grande table en arc de cercle.
Gullweig connaissait parfaitement ceux-ci, les êtres les plus importants des peuples Vanes et Ases. Parmi eux se trouvaient Ull le chasseur, Var la gardienne des serments, Idunn la savante, le frère et la sœur Freyr et Freyjar, leur puissant père Njord et leur mère et tante Nerthus, Heimdall le gardien de Bifrost qui aurait bientôt fort à faire, Balder le magnifique, Loki l’astucieux. Et puis surélevé sur un trône, entouré de sa femme Frigg et de son fils Thor, était assis Odin. Quelques-uns se levèrent spontanément pour accueillir l’invitée. D’autres cependant rechignèrent. Ce n’est que lorsque Odin se dressa que tout le monde l’imita.
Odin et Gullweig se saluèrent et échangèrent des propos protocolaires pleins de politesse mais vides de sens. Elle fut invitée à la table et un souper fut servi. L’atmosphère devint vite tendue, car Gullweig ne mangeait pas et ne disait rien.
— Tu ne touches à rien Gullweig, dit Ull en espérant lui délier la langue. Goûte donc un peu de cette viande. J’ai chassé moi-même les plus belles bêtes de Saehrimnir. Une planète merveilleuse pour la chasse. Un gibier à foison, des animaux palpitants à poursuivre et périlleux à tuer. Mais leur goût exquis en vaut la peine. Et Andhrimnir sait plus qu’un autre magnifier un plat.
D’un geste rapide, Gullweig arracha le voile devant sa face. Le visage d’une jeune fille dotée d’une grande beauté se révéla aux dieux. Elle fixa Ull et dit :
— Ces mets ne valent pas mieux que de la viande de rat.
— Alors les rats doivent être bons chez vous, plaisanta Loki.
— Du rat ? Nous t'offrons ce qu’il y a de meilleur et tu traites ça de rat ? dit Ull.
Gullweig se mit à rire.
— Estimez-vous heureux de manger du rat car c’est de la poussière que vous mangerez bientôt.
Ull, Loki et quelques autres se levèrent.
— Comment ?
— De la poussière, oui.
Gullweig embrassa du regard les convives.
— Tout ici ne deviendra que poussière. Vos palais, vos richesses. Vos planètes deviendront des tas de cendres.
— Ça suffit !
Loki se rua vers Gullweig et lui asséna un formidable coup sur visage. Elle s’effondra sur la table, immobile. Un fluide laiteux s’écoula. Sa face en bouillie, elle était morte.
— Nous sommes les dieux, personne ne peut nous insulter sans être immédiatement puni, dit Loki.
Tous se tournèrent vers Odin qui n’avait aucune réaction. La violence était coutumière chez les Ases. Il ne s’en émouvait guère même si elle avait pour cible une invitée de marque. Et puis il avait ses raisons. Il s’attendait un peu à ça.
Après quelques instants de silence, Var dit :
— Personne ne peut t’en blâmer.
Thor émit un soupir sonore et se concentra sur son assiette.
Lorsque les Ases furent à nouveau assis, un rire puissant se fit entendre. Gullweig se tenait debout. Ses vêtements immaculés étaient devenus pourpres. Sa tête était tournée d’un tiers de tour, un deuxième voile avait été arraché, le visage d’une femme mûre était visible à tous.
— Vanité ! Mangez, buvez et copulez tant que vous le pouvez. Vous vous prenez pour des dieux. Vous avez fait croire à l’univers que vous êtes des dieux. Mais vous n’êtes pas des dieux, vous n’êtes pas même des immortels, vous êtes des mortels. Vous avez vécu et abusé de votre pouvoir pendant des milliers d’années et vous croyez qu’il en sera ainsi pour toujours. Je vous le dis, la mort viendra vous chercher tous, les uns après les autres.
Freyja se leva, tendit la main dans laquelle se matérialisa un arc. Elle banda la corde et lâcha un trait de lumière qui transperça la langue de Gullweig.
— Quelle abomination, dit-elle.
Deux autres flèches, provenant des arcs d’Ull et de Freyr, s’étaient figées dans ses yeux. Des gerbes de sang inondèrent la table. Le corps de Gullweig bascula en arrière.
— Les blagues les plus courtes sont les meilleures, dit Loki.
Les regards n’avaient pas quitté le cadavre de Gullweig. Cette fois-ci, ils ne manquèrent pas sa transformation. Sa robe pourpre devint noire, sa tête se tourna encore d’un tiers, son dernier voile tomba et révéla un visage de vieillarde, sec et ridé, presque celui d’un cadavre. Elle se remit debout. Des bruits d’osselets qui craquent se firent entendre. Puis un rire strident s’échappa de sa bouche.
— Je vous l’annonce, l’âge d’or est terminé. L’univers est fini et l’immortalité est contre ce principe. Les créatures de l’univers vont bientôt devoir se battre pour leur survie. La mort reviendra avec la guerre. Vous-même allez vous combattre dans des conflits fratricides pour conserver entre vos mains les derniers vestiges de vos richesses.
Excédé, Thor sauta d’un bond au-dessus de la table, agrippa Gullweig et la jeta dans le foyer central. Elle s'embrasa et se consuma instantanément en dégageant une immense colonne de flammes qui alla lécher les branches inférieures de la représentation d’Yggdrasill. Les dégâts sur le monument furent légers, car quelques secondes plus tard, les flammes s’éteignirent. À la place flottait un nuage de fumée, dense et noir, palpitant comme le cœur d’un être vivant. La voix de Gullweig se fit à nouveau entendre :
— Ceci est ma première prophétie. Souvenez-vous-en amèrement.
La fumée fila vers la sortie du palais, traversa la cour et rentra dans le vaisseau. Déjà, celui-ci avait quitté la surface de la planète et avait traversé le passage vers Yggdrasill.
— Quel spectacle avons-nous été contraints de voir ? demanda Njord. Quel être maudit as-tu donc invité ici, Odin ?
S’il existait une seule personne pour critiquer Odin en sa présence, c’était bien Njord, l’égal d’Odin pour la race des Vanes.
— Le message que les Normes nous ont délivré aujourd’hui m’était déjà connu, dit Odin. Mais il fallait que vous l’entendiez par vous-même.
— Quelle signification a-t-il ? Ce ne sont que des vitupérations infondées, des menaces insensées.
— Si nous connaissons l’existence des Normes depuis longtemps, ce n’est que depuis peu qu’elles acceptent de communiquer avec nous. Je les ai moi-même rencontrées personnellement. Elles m’ont parlé et je n’ai rien pour mettre en doute leur parole. Faites de ce qui s’est passé ici aujourd’hui ce que vous voulez. Peu m’importe ce que vous pensez. Tout-puissant que je suis, je ne peux vous obliger à croire ou à ne pas croire aux prophéties.
Odin se leva et se retira, suivi par sa femme, Var, Idunn et Balder. Les Vannes se retirèrent aussi. Heimdall se mit en route vers Bifrost s’assurer que le vaisseau de Gullweig avait quitté Asgaard. Restèrent à table Thor, Loki et Ull. Comme si rien d’important ne s’était passé, ils continuaient à manger.
— Je n’ai jamais vu ton père parler de cette façon, dit Loki à Thor. Lui, le bâtisseur et le plus fervent défenseur du Panthéon d’Yggdrasill. Prendre pour sien la parole d’une étrangère. Il devient faible.
— Il sait ce qu’il fait, répliqua Thor. Quelle que soit la façon étrange dont il agit, j’ai appris à le prendre très au sérieux.
— Tu crois à cette prophétie ? demanda Ull.
— On nous a annoncé la guerre, cela me va. Je suis le Dieu de la Guerre.
— Tant qu’il y a du sang à verser, tu es content, dit Loki. C’est tout toi. Tu ne t’es jamais embarrassé de considérations métaphysiques. Je comprends pourquoi nous sommes amis.
Thor sourit.