Voici la première nouvelle de mon recueil : Fantômes, enfers et damnations.

 

      Hubert s'alluma une cigarette et sortit du club. Il venait de ramasser quelques beaux billets en jouant au poker. C'était bien sa veine ce soir. Hubert jeta un coup d'oeil des deux côtés de la rue. Le sol était humide à cause de la pluie. Pourtant, elle avait cessé et les gros nuages noirs commençaient à disparaître, emportés par le vent. La pleine lune s'était levée et se reflétait sur les flaques d'eau. Hubert releva le col de son manteau. Il faisait froid en ce soir de décembre et il était la seule personne à se trouver dans la rue.

      Hubert descendit le perron du club et s'en alla, longeant les murs des bâtiments, gris et disgracieux, de part et d'autre de la chaussée. Sa femme l'attendait et il savait qu'il était en retard. En général, elle ne disait rien mais faisait la tête toute la soirée lorsque cela arrivait. Cette fois ci, peut-être que l'argent fraîchement gagné allait changer les choses. De toute façon, elle savait qu'il aimait jouer et elle ne pouvait rien y faire. Evidemment, Hubert faisait attention de ne pas jouer trop gros car il imaginait facilement que sa femme le quitterait s'il menaçait les finances du couple. Pour l'instant, ça allait. Elle travaillait dans un magasin de chaussures et il était employé dans une agence de publicité. Ils gagnaient assez ensemble pour qu'une partie de son salaire soit gaspillée dans le jeu.

      Hubert chassa ces idées de sa tête. Il commençait à être fatigué et la faim le tenaillait. L'humidité et le froid remontaient le long de son corps et glaçaient ses muscles. Hubert fut soudain désireux de rentrer chez lui au plus vite. Il se sentait mal à l'aise de se promener seul, cette nuit de pleine lune. Il n'était pas superstitieux et ne croyait pas aux phénomènes paranormaux mais il savait que la lune pouvait influencer l'esprit de certains types dérangés. Il ne tenait pas à en rencontrer un ce soir, ni aucun autre soir, d'ailleurs.

      Hubert pressa son pas afin d'arriver plus vite. Il avançait si vite que lorsqu'il traversa à un carrefour, il ne vit ni n'entendit la voiture qui fonçait vers lui. En fait, il ne la vit pas tout de suite. Il sauta et crut un instant qu'il n'avait pu éviter le véhicule. Pourtant, il ne le percuta pas. Hubert roula sur le trottoir et se ramassa sans dégât. Il se releva et fit un geste obscène à l'intention du conducteur, déjà loin.

      Hubert inspecta ses vêtements et nota avec déplaisir que son manteau était déchiré sur toute la longueur et que son pantalon était tout mouillé. Néanmoins, avec soulagement, il n'avait hérité d'aucune blessure, preuve que c'était bien sa veine ce soir. Pour quelques centimètres de moins, il aurait été fauché et certainement tué par la voiture.

      Hubert resta quelques minutes au même endroit, se remettant de ses émotions. Quand il repartit, une nappe de brouillard avait fait son apparition et s'élevait jusqu'aux genoux. A nouveau l'inquiétude le reprit. Il venait encore de perdre du temps dans cette rue et il commençait réellement à se sentir mal à l'aise. Comme des sables mouvants, le brouillard montait lentement le long de jambes. La clarté de la lune lui donnait un aspect opaque, presque solide. Il ne voyait même plus ses pieds.

      Soudain, il paniqua et se mit à courir. Le brouillard avait un aspect trop lisse et il s'élevait trop régulièrement pour que ce fût naturel. Bien que quelques minutes avant, Hubert était sorti de son club, heureux d'avoir passé une bonne soirée, il était pris par une crise d'angoisse, suite à l'inquiétant aspect de cette nuit où il s'en était fallut de peu pour qu'il fût renversé. Tout cela ne le poussait qu'à rentrer chez lui au plus vite.

      Hubert n'entendait plus que le son de ses pas sur le béton mouillé. L'air humide et froid s'engouffrait dans ses poumons. Ses vêtements détrempés lui glaçaient les membres jusqu'au plus profond des os. Le brouillard, autour de lui, lui semblait de plus en plus sinistre et menaçant. C'était comme s'il lui pompait toute sa vitalité et lui entravait la marche.

      Un instant, Hubert perçut le hurlement d'une sirène, au loin, et il se demanda s'il ne s'était pas trompé. Après quelques pas, il en entendit une autre, qui se rapprochait. Soudain, un véhicule de police fila en travers du brouillard juste à côté d'Hubert. La voiture passa tout près mais il lui sembla qu'elle était loin, presque hors de portée de ses sens.

      Hubert ne mesurait plus le temps. Il aurait déjà dû rentrer chez lui à l'allure où il allait. Il n'y avait que quelques centaines de mètres entre le club et son appartement et il ne les avait pas encore franchies. Soudain, il arrêta sa course. Il venait enfin de reconnaître la façade de son immeuble. Tout était normal à part le brouillard trop dense et la voiture de police garée sur le trottoir. Hubert se glissa jusqu'à la porte et entra.

      Son appartement se trouvait au deuxième étage. Il jeta un coup d'oeil à l'escalier et se sentit épuisé. Il gravit toutefois la première marche et continua sur les suivantes. Lorsqu'il arriva au premier, il entendit une voix au dessus de lui et il leva péniblement la tête.

      Devant son palier se tenait deux policiers, tenant leurs casquettes entre les mains, et la femme d'Hubert, emmitouflée dans un peignoir légèrement usé.

      -     Madame, j'ai la triste tâche de vous annoncer que votre mari vient d'avoir un terrible accident, dit l'un des policiers. Il a été renversé par un chauffard et il a été tué sur le coup.

      Aussitôt, Hubert se rua dans l'escalier et monta pour protester. Qu'est-ce que le policier venait de dire ? Qu'il était mort ? Mais il était encore vivant, il était ici, chez lui. Hubert hurla à l'intention des policiers mais ils n'entendirent pas. Sa femme venait de s'effondrer dans leurs bras, en pleurs. Les deux hommes s'échangeaient des regards embarrassés et émus.

      Lorsque Hubert arriva près d'eux, il s’apprêta à les écarter et à prendre sa femme dans ses bras. Il traversa les policiers comme si son corps n'existait pas.

      En vérité, il n'existait pas. Hubert n'était plus qu'un spectre invisible et immatériel. C'était bien sa veine ce soir. La voiture l'avait effectivement fauché dans la rue. Il était bel et bien mort. Cela s'était passé si vite que son esprit était resté conscient encore après. Il lui avait fallut quelque temps pour s'en rendre compte et pour l'admettre.

      Le fantôme d'Hubert redescendit lentement l'escalier et sortit de l'immeuble. Il n'y avait plus que du brouillard à l'extérieur. Le spectre se dissipa, dissout par la brume blanche.

Retour à l'accueil