L'avenir des sots - Chapitre 1
Voici le premier chapitre de "L'avenir des sots".

Gail Thorn fut arraché avec violence d’un délicieux rêve et se réveilla en sursaut. Il lui fallut quelques secondes pour qu’il commence à reprendre conscience de son environnement. Pendant ce temps-là, son communicateur personnel continuait furieusement à sonner. Il le saisit et répondit.
- Ici le Capitaine Thorn.
- Capitaine, ici le Lieutenant Yann Navic, nous avons besoin de vous au centre de contrôle.
- Je vous ai demandé de ne pas me déranger pendant ma sieste, grommela Gail.
- C’est qu’il s’agit d’une urgence, capitaine.
- J’espère que vous avez une bonne raison, sinon vous allez passer un mauvais quart d’heure.
Gail coupa la communication et s’extirpa de sa couchette. Les dernières vapeurs du sommeil quittèrent son cerveau et il retrouva l’ensemble de ses fonctions intellectuelles. Cela s’accompagna d’un fort mécontentement. Il n’était pas dans ses habitudes de se faire réveiller de la sorte. Gail Thorn jura et maudit son lieutenant. C’était le genre de choses qu’il détestait et qui pouvait le mettre hors de lui.
Il fit une pause express dans son minuscule cabinet hygiénique afin de se rafraîchir puis enfila son uniforme, aussi rapidement qu’il put. Après dix minutes, il sortit enfin de sa cabine et se fraya un chemin à travers les couloirs de la station orbitale.
Gail Thorn détestait les conditions de vie dans l’espace. Elles n’étaient que contraintes. Le manque de place l’étouffait. Il disposait d’une des plus grandes cabines, celle du capitaine, et pourtant quoi qu’il y fît, sauf y dormir, il ne pouvait s’empêcher de se cogner d’un côté ou de l’autre. Pourtant Gail Thorn était, parmi ses congénères, une personne de constitution plutôt moyenne, avec ses cent vingt kilos pour son mètre soixante.
Mais le pire était tous ces couloirs. Leur étroitesse rendait impossible l’emploi de chaise personnelle anti-gravité. Il n’y avait qu’un moyen de les parcourir, c’était d’employer ses propres moyens, c'est-à-dire de marcher. Gail Thorn trouvait ce moyen de déplacement archaïque, mais il devait faire avec. Par souci de performance, les unités d’habitation étaient réduites. La place ainsi gagnée avait été réservée aux unités utilitaires. Les stations spatiales de la Tan et Levi, tout juste des boîtes de conserves de l’espace, étaient certes opérationnelles, mais très inconfortables.
Quand Gail Thorn arriva devant la porte du poste de contrôle, il épongea son large front de la main et lissa ses maigres cheveux sur le côté de sa tête. Il inspira profondément afin de reprendre son souffle. Puis il ouvrit la porte, prêt à lancer des invectives acides aux membres de son équipage. Il s’attendait à les voir soigneusement alignés, les yeux fixés à leurs écrans, leur tête légèrement courbée, dans leur posture habituelle de petit subalterne servile et besogneux.
Quand il posa le pied dans le poste de contrôle, il surprit les membres de l’équipage en plein échange verbal. Il n’eut pas le temps de saisir le sens de ce qui se disait car à son arrivée, ils se turent et se retournèrent vers lui. Cela le déconcerta à tel point que ses mots se coincèrent dans sa gorge. Il n’était pas habitué à ce que tant de regards se posent d’un coup sur lui, mais plutôt à ce que sa présence fasse baisser les yeux.
Le lieutenant Yann Navic, un jeune homme aux cheveux frisés et au front boutonneux s’avança. Sur ses joues et son menton poussait une courte barbe qui lui masquait son visage poupin. Saisi par le stress, il en tiraillait frénétiquement les poils.
- Capitaine, vous voilà enfin !
- Qu’est-ce qu’il se passe ? Pourquoi m’avez-vous appelé ?
- Nous sommes dans une situation exceptionnelle, Capitaine ! Je ne sais pas quoi faire, personne ici ne sait quoi faire !
- De quoi parlez-vous, Lieutenant ? Vous savez bien que vous n’avez qu’à suivre les procédures du Manuel.
- Nous avons vérifié toutes les procédures, aucune n’est adaptée !
- Comment ça aucune n’est adaptée ? Cela n’est pas possible, vous savez bien que le Manuel est prévu pour répondre à toutes les situations. Vous avez été entraînés à cela depuis bien longtemps alors faites comme vous savez le faire !
Gail Thorn commençait à revenir de sa surprise et retrouvait ses réflexes de commandant. « A vos postes » somma-t-il. Son ordre fut aussitôt suivi par l’ensemble des hommes, sauf le Lieutenant Navic qui ne broncha pas. Il continuait à fixer son capitaine d’un air ennuyé.
- Et bien, répéta Gail Thorn, à votre poste !
- Mais capitaine, bredouilla Navic, il n’y a aucune procédure pour ce type de situation, j’ai vérifié trois fois ! C’est pour cela que j’ai pris l’initiative de vous déranger.
- Vous n’êtes pas ici pour prendre des initiatives, Lieutenant. Le Manuel est ici pour vous guider dans toutes vos tâches. Suivez-le, c’est tout ce que l’on vous demande !
- Bien mon capitaine, répondit Navic avant de se diriger vers son siège avec regret.
Gail Thorn fit du regard un tour de la pièce. Chaque personne était retournée à sa place, comme il convenait. Il songea qu’encore une fois ses subalternes avaient fait preuve de stupidité. Puis ses pensées commencèrent à se détourner de l’incident pour songer au prochain repas.
Cependant le Lieutenant Navic se hasarda à reprendre la parole :
- Capitaine, si je puis me permettre, il existe une procédure qui s’intitule "Deus Ex Machina". C’est une procédure d’exception qui exige de référer à son supérieur en cas de situation imprévue afin qu’il prenne les dispositions nécessaires. Mais je ne sais pas si elle s’applique à vous.
L’insolence de Navic souleva en Gail Thorn une vague de mécontentement. Jamais dans sa carrière, nul membre d’équipage ne s’était ainsi adressé à lui. Il se maîtrisa pourtant car une sourde inquiétude commençait à percer en lui. En effet, il savait que Navic n’aurait jamais osé évoquer cette procédure si elle n’avait pas existé. Comme tout bon capitaine il savait que le Manuel ne pouvait se tromper.
Or ici, Gail Thorn comprit subitement qu’il se trouvait dans une situation où le Manuel ne pouvait pas l’aider et qu’il allait se retrouver seul devant une situation complètement inconnue. Le pire cauchemar d’un capitaine était en train de prendre réalité.
- Dans ce cas, expliquez-moi la situation, dit-il.