Gauguin - Rochers sur la côte bretonne

Voici une histoire dont je suis le principal personnage, une histoire qui s’est écoulée sur près de vingt ans et qui vient de revenir soudain à ma mémoire, une nuit de tempête.

J’avais 25 ans et je vivais en région parisienne. Pendant une période de quelques mois, j’ai travaillé dans des locaux annexes à l’entreprise dont j’étais salarié depuis moins de deux ans. Aucun chef n’y avait ses bureaux et ils ne venaient nous voir qu’en de rares occasions. L’ambiance était donc détendu, voire laxiste. Les pauses à la machine à café duraient plus longtemps que ce qui est normalement accepté dans une entreprise. 
J’ai toujours détesté le café. Pourtant je passais beaucoup de temps près de cette machine, et la raison n’en n’est pas ce manque d’encadrement. En fait, j’y croisais régulièrement, C. F.,  une jeune femme du pôle formation qui avait attiré mon attention. Blonde, menue, yeux bleus, peau claire, pleine d’énergie et surtout un joli sourire.
Par l’intermédiaire d’autre collègues, nous avons sympathisé et nous avons passé beaucoup de temps ensemble. J'appréciais beaucoup de passer ces moments en sa présence, quoique que rien de particulier ne se passait entre nous. Cela dura pendant plusieurs semaines.
Un beau jour, pendant le repas du midi, C. F. nous annonça qu’elle avait démissionné de l’entreprise et qu’elle quittait Paris. Elle rejoignait sa région d’origine et s’installait à Nantes.
Cette annonce provoqua alors en moi une sorte de choc, plutôt une révélation. Je me suis rendu compte  que son départ m'attristait et que j’éprouvais un sentiment d’attachement envers C. F. 
Une pensée aussi vive que précise me vint aussitôt à l’esprit : 
« Je ne vais pas te laisser partir comme ça ! »
Quelques jours plus tard, je pris mon courage à deux mains et je l’invitais à sortir un vendredi soir, ce qu’elle accepta. J’estimais l’occasion propice pour aller un peu plus loin avec elle. 
Cependant, toujours devant la machine à café, le jour même du rendez-vous, elle m’annonça qu’elle devait annuler car elle devait rentrer le soir à Nantes.
J’étais déçu, et pour le coup je crois bien qu’elle le remarqua. Mais une déception bien plus grande m’attendait. 
Je lui avouais de façon bien maladroite mes sentiments.
Que C. F. brisa net en me confiant qu’elle avait déjà quelqu’un.
« Comment ? Tu n’en a jamais parlé ? »
« Oui, mais je suis discrète sur ma vie privée. »

Quel couillon j’étais !
Assommé, il m’a fallu tout le week-end pour m’en remettre, puis une semaine pour lui adresser à nouveau la parole. Mais notre relation, teintée d’amitié, est peu à peu revenue à la normale.

Elle est partie et c’est ainsi qu’elle a quitté ma vie.
Pas tout à fait.
Nous avons échangé quelques courriers et puis plus rien.

L’histoire pourrait s’arrêter là. Mais non.

 

Quelques années plus tard, je me suis marié, et avec ma femme nous avons quitté Paris pour Nantes. 

Nous ne connaissions personne sur place, je me suis dit qu’il était envisageable de revoir C. F. à nouveau.
Je ne connaissais ni son adresse, ni son mail, ni rien. J’ai recherché son nom sur internet, ce qui m’a remonté peu de chose, juste un vieux CV dont la dernière ligne semblait encore d’actualité. Je notai les coordonnées de l’entreprise et, au culot, j’y envoyais un mail à son attention, un peu comme une bouteille à la mer.
Ma surprise et ma joie fut grande quand je reçus une réponse de sa part. Elle se souvenait de moi et était ravie d’avoir de mes nouvelles. Nos échanges reprirent, mais seul hic, C. F. avait quitté Nantes pour s’éloigner encore plus loin dans l’ouest. Elle s’était installée dans le Finistère et ce ne fut pas possible de la revoir. 

Pas de chance, elle s’éloignait encore de moi.
Nous avons échangé quelques mails et puis plus rien.

L’histoire pourrait s’arrêter là. Mais non.
Elle s’arrête un peu plus loin.
Mal.

 

Dix ans passent. 

Un jour, ma femme décide de faire du grand ménage dans les papiers. Elle retrouve des vieux courriers à moi, dont certains proviennent de C. F. Le soir, elle me demande, de façon tout à fait neutre, qui est cette femme et comment je la connais. J’explique simplement l’histoire, qui a bien dépassé la date de prescription.
C’est alors qu’elle m’explique que ne connaissant pas ce nom alors elle fait quelques recherches sur Internet.
C. F. était bien discrète sur internet.
Ma femme n’a trouvé qu’une chose :
Avis de décès de Mme C. F. … le .. janvier 2019.

 

J'aimerais terminer par un bel aphorisme mais il n'y en a pas.  

Hommage à toi, C. F., qui aimait tant sa Bretagne. 


 

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