En 1994, j’étais étudiant en maths sup au lycée Chrestien de Troyes dans l’Aube. Un planning presque entièrement composé d'heures de mathématiques et de physique. Il y avait cependant quelques heures d’enseignement de matières plus générales, comme l’anglais et le français. En ce qui concerne le français, j’étais bien sûr nul. Pour illustrer à quel point, un événement me revient à l’esprit : Au cours d’une colle, une épreuve orale, en tête à tête avec ma professeure, je devais analyser un texte de Huysmans. Celui-ci m’a tellement inspiré que cela m’a valu une note formidable de 4 sur 20 et une détestation définitive de cet auteur.

Mais là n’est pas vraiment le sujet. Même si j’étais nul en français, j’aimais bien ma professeure de français. Un jour, je lui ai proposé de lire “les Golems” (une nouvelle présente dans “Fantômes, Enfers et Damnations”), ce qu’elle a accepté. Quelques jours plus tard, elle m’a rendu sa critique, qui m’a beaucoup fait plaisir. Après bien des années, j’ai décidé de sortir de mes archives secrètes ce texte :

Mon cher Rémi,

c’est une belle marque de confiance que de donner à lire ses essais secrets que l’heureux lecteur ne peut qu’en récompenser l’honneur par les marques de sa bienveillance et de sa faveur. Je devrais donc simplement applaudir à ces expériences littéraires qui font sortir l’apprenti mathématicien de son laboratoire le plus familier, et ce d’autant qu’elles sont plus rares, et vous encourager bonnement à poursuivre. C’est aussi, vous vous en doutez, ce que je me propose de faire. Mais j’ai suffisamment perçu en les lisant qu’elles procédaient d’une certaine habitude d’écrire, de réflexion, de plaisir à concevoir et à composer, pour m’autoriser davantage de cette confiance, et vous livrer mes réactions et mon sentiment de lectrice.

Cette lectrice eut donc tout d’abord un certain plaisir à reconnaître parmi les inspirateurs possibles du sujet de cette petite pièce son cher Borges qui aime à explore les lisières de l’inconnu, de l’intelligence et du langage. Tout cela sous le nom de ces créatures fantasmatiques issues de vieux textes sacrés. Et la promesse est tenue puisque de très sérieux physiciens nous laissent concevoir, semble-t-il, la possibilité, logique, de ce que l’Américain Hugh Everett appelait des “univers parallèles” : voilà des prolongements judicieusement appliqués à ces créatures de langage que sont vos “Golems”. L’intrigue est bien suivie, et rebondit de manière à la fois imprévisible, en évitant les solutions prématurées, et triviales, et suffisante, en explorant toutes les conséquences des principes. Autre chose : lieux, décors, intérieurs et extérieurs, ne manquent pas de force d’évocation. Ils sont concrets, solides, plus qu’il n’est d’usage dans de premiers essais de littérature. Ces êtres de raison n’en sont donc pas moins plongés dans un milieu dense, et comme repérable.

Ma plus grande réticence va aux personnages, que j’aurais aimé voir mieux dessinés, des portraits plus précis, plus présents, mieux inspirés. Je crains de trouver dans le Père une petite réminiscence du trop connu King-Kong, bestial à plaisir certes, mais aussi peu original et crédible que possible.

Il y a là, vous le voyez, beaucoup de bons esprit solide et vif, que l’on ne peut qu’avoir plaisir à sentir ainsi déployer dans ses loisirs, aller son chemin, chercher et découvrir. Avec toute la sympathie de lecteur.

Mlle F...
professeure de français
Math Sup B, lycée Chrestien de Troyes
Juin 1994
 

Retour à l'accueil