Le club du 50
Cela faisait un an que je prenais la ligne 50, soir et matin pour le travail. Mais maintenant c’est fini. Ce sont les aléas du monde du travail.
Pendant un an j’ai côtoyé des voyageurs, bien souvent les mêmes, tous des inconnus.
Il y a des images qui me restent, des impressions fugitives, des souvenirs de petits événements anodins qui ont ponctué ces centaines de trajets.
Je repense à cette femme, qui me faisait penser à une amazone, avec ses hautes et impressionnantes bottes de cuir rouge et or, sorte d’Emma Peel des temps modernes. Je l’ai surprise une fois à regarder une vidéo scientifique sur son portable. Cette vidéo, je l’avais regardée la veille au soir.
Je repense à ce jeune homme plutôt costaud, avec son gros livre dans les mains. Quand il s’asseyait à côté de vous, il n’hésitait pas à jouer des coudes, l’air de rien.
Je repense à cette jeune femme, mince et très élégante, avec ses manteaux longs et colorés, mais qui ne souriait jamais et que je trouvais si sévère. Le matin elle s’asseyait sur la première place derrière le conducteur, à contresens, comme pour se cacher. Le soir, je la retrouvais à l’arrêt de bus pour le trajet du retour. Un soir nous étions debout, côte à côte et une place s’est libérée devant nous. Je la lui ai proposée, mais elle a décliné et me l’a laissée. Je l’ai remerciée et je me suis assis.
Je repense à ce garçon rouquin et boutonneux. Introverti, il passait son temps à jouer à un jeu bruyant et coloré sur son portable.
Je repense à cette mère de famille, au visage que je trouvais sympathique, qui emmenait ses enfants à l’école le matin. Elle portait tous les jours d’hiver un épais manteau aussi blanc que sa peau était noire, en fausse fourrure, apparemment si douce que quand elle passait près de moi, l’envie de la caresser de la main me venait.
Je repense à cette dame que je croisais de temps en temps. Un jour, mon sac est tombé, je me suis penché pour le rattraper, le bus est parti au même moment. J’ai été déséquilibré et j’ai failli me retrouver cul par dessus tête. Quand je me suis redressé, j’ai relevé mon regard sur son visage qui affichait un sourire amusé. Je lui ai souri en retour.
Je repense à ce groupe de travailleurs handicapés qui se rendaient à l’ESAT le matin. Ils parlaient peut-être un peu trop fort, mais toujours avec entrain et avec bonne humeur.
Je repense à ces collégiens turbulents le matin.
Je repense à ces lycéens turbulents le soir.
Je vois des beaux visages graves, des gueules austères pas toujours avenantes.
Il m’était venu l’idée de créer le club du 50, le club des personnes qui se croisent tous les jours sur la ligne de bus 50. Un club d’habitués pour apprendre à se connaître, ou tout simplement pour discuter un peu au lieu de se faire la gueule.
Avec la dame aux bottes, on aurait discuté maroquinerie, de science ou des dernières vidéos à la mode.
Avec le type au livre on aurait discuté littérature et ça l’aurait rendu un peu plus délicat avec les autres voyageurs.
J’aurais peut-être fait sourire la fille aux manteaux colorés.
Ça aurait fait le plus grand bien au garçon de parler.
Les dames, les handicapés, les jeunes, avaient certainement plein de choses intéressantes à raconter.
Plus de sourires seraient apparus. Plus de cordialité aurait été créée.
Des moments de vie ensemble plutôt que chacun de son côté.
Mais ce projet n’est resté qu’à l’état de chimère.
Je n’ai jamais osé adresser la parole à ces gens.
